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Safiatou BÂ, finaliste de la résidence Lakalita 2022

Qui êtes-vous Safiatou ?

Je suis Safiatou Ba, épouse Dicko. Je suis née à Kati, au Mali. Diplômée de l’École normale supérieure où j’obtiens ma maitrise en anglais, j’ai passé ma vie professionnelle à l’USAID, l’ICRISAT (Institut international de recherche sur les cultures des zones arides et semi-arides des tropiques), Trade/Mali (Chemonics international). En 2013, je quitte mon pays pour Washington, D.C. aux USA où je travaille au siège de la Banque mondiale.

Je suis auteure de plusieurs ouvrages. Je suis membre du Réseau des femmes écrivaines du Mali et de la diaspora (RFEMD) et également membre du Parlement des Écrivaines Francophones (PEF). Je suis lauréate du Prix Massa Makan Diabaté de la Rentrée littéraire 2018 du Mali avec mon roman Émotions violentes édité par Jamana, Mali. En octobre 2020 j’ai reçu la distinction de l’ONU Femmes Mali pour ma créativité littéraire.

Je suis une enfant d’une famille polygamique comptant de nombreux enfants. Je suis issue de quatre grandes familles : Ba, Thiam (mes familles biologiques), Haïdara, Konaré (mes familles d’adoption). Je suis mariée et mère de trois enfants.

J’ai la joie de vivre. J’aime danser, chanter, raconter des blagues, jouer des sketchs. J’adore cuisiner.


À quel moment pour vous l’écriture est-elle devenue une urgence, une passion ? Avez-vous toujours écrit ?

Oui, j’ai toujours écrit. Je suis une passionnée de l’écriture. D’ailleurs, l’écriture est une affaire intime pour moi, car je suis issue d’une famille d’écrivains. Toute ma vie a été bercée par l’écriture. Depuis ma petite enfance, j’ai toujours écrit des histoires de mon terroir, de la vie, de mon entourage, de ma famille. J’avais toujours un cahier où je griffonnais des petits poèmes, une citation, un proverbe, des contes. Je suis quelqu’un qui aime la foule, les rencontres, la vie associative. On se raconte des histoires, des faits divers. Je me suis dit alors, pourquoi ne pas les écrire et les partager avec d’autres qui vivent les mêmes situations, les mêmes réalités. Et pourquoi ne pas inspirer d’autres à relater des histoires similaires. Ainsi, ce sera notre façon d’aider à se débarrasser de certains poids, car on n’est pas les seuls à les vivre.


De quelles manières la résidence Lakalita vous sera-t-elle utile pour atteindre vos objectifs ?

Participer à cette résidence signifie pour moi concrétiser un projet d’écriture déjà entamé, dans des conditions permettant à ma créativité de se réaliser au mieux. Aussi, la résidence me tient-elle à cœur à plus d’un titre. Elle offre la chance de rencontres, d’échanges, de partage, de connaissance et d’expérience, ce qui me sera résolument utile, en tant qu’écrivaine africaine.

Lors de la Résidence, je me proposerai de nourrir activement la réflexion de mes consœurs, en espérant apprendre d’elles en retour et aussi de partager avec elles mon savoir-faire. En tant que femme, mère, africaine, les échos apportés par les autres participantes permettront de polir mon manuscrit. C’est donc avec un grand engouement personnel que je me consacrerai à la Résidence.


Le monde de l’écriture en Afrique reste encore à la portée d’une certaine élite (réseautage). Comment selon vous peut-on essayer de donner de l’importance au talent et encourager la jeunesse à s’épanouir en littérature ?

Tout d’abord, cet état est loin d’être satisfaisant de ce que l’on est en droit d’attendre de nos pays. Nos États ont beaucoup à faire. Ils doivent jouer un grand rôle : fournir les bibliothèques des écoles de livres, créer des cadres de lecture pour les enfants, organiser des concours littéraires, des caravanes littéraires, accompagner les acteurs qui se battent pour la filière du livre. Mais hélas !

Cependant, ça bouge au niveau individuel. Les écrivains s’accrochent. Je suis heureuse que les femmes s’y mettent même encore plus. Il y a eu une floraison d’écrivaines ces dernières années. Je suis membre du Réseau des Femmes Écrivaines du Mali et de la Diaspora. Et depuis un certain moment, ce réseau avec le soutien de certains partenaires tels que l’ONU Femmes Mali, l’Union européenne, le ministère de la Cuture, le ministère de la Femme, célèbre l’écriture féminine qui offre la chance de rencontres, de partage de connaissance et d’expérience. Une belle initiative à accompagner et à perpétuer.

Les jeunes s’y mettent également. Il est primordial que nos États les encouragent, les motivent en les accompagnant.

D’ailleurs, j’en parlais justement il n’y a pas longtemps avec un grand écrivain tchadien, Noël Netonon NDjekery et il ressort de nos échanges que la littérature africaine monte en puissance en ce moment et ce boom lui promet une reconnaissance de dimension aussi planétaire que celle qu’a connue la littérature sud-américaine au siècle dernier. Il suffit de voir les listes des postulants aux prix les plus prestigieux (tant francophones, arabophones qu’anglophones) pour s’en convaincre. Depuis 2006, les Africain. e. s ne cessent de tutoyer et parfois de remporter l’un ou l’autre de ces prix. Pour le prix Goncourt, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, la Camerounaise Leonora Miano, les Sénégalais Gael Faye et David Diop, la Camerounaise Djaili Amadou Amal, le prix Goncourt des lycéens en 2020. Le Guinéen Thierno Monenembo pour le prix Renaudot en 2008. Et en 2021, 100 ans après le Goncourt de René Maran pour Batouala, un Africain (Mbougar Sarr) a remporté le Prix Goncourt. Tout ça augure bien des lendemains éclatants pour la littérature africaine. Ce n’est que du bonheur et l’on ne peut que s’en réjouir. Le seul bémol à relever est que cette littérature, reconnue de plus en plus hors d’Afrique, demeure très peu accessible aux Africains eux-mêmes. Quand des livres primés en Afrique s’imposeront sur le marché mondial, ce jour-là, nous aurons porté notre littérature au sommet en la réconciliant au passage avec son lectorat premier. La boucle aura alors été bouclée.


Trouver son identité d’écrivaine, c’est quelque chose qui demande beaucoup de temps, de rigueur, de recherche et d’introspection. Quel est votre processus de création ?

Je m’organise. Comme je l’ai dit plus haut, j’ai toujours écrit sans publier pour un début, car je manquais de temps pour tout mettre ensemble. Mais c’est à Washington que je me suis vraiment consacrée à l’écriture. Le trajet pour aller au bureau me prend 2 heures dans la journée (une heure à l’aller et une heure au retour). Je le mets à profit en ayant mon calepin dans mon sac. Je vais au fond du métro et je prends note. Le week-end, je me mets à l’ordinateur. Aussi, ai-je la chance d’avoir un mari qui m’aide et me comprend beaucoup. Il me laisse m’épanouir et m’aide dans les travaux ménagers. Je profite de votre magazine pour lui faire un clin d’œil et le remercier du fond du cœur. Sans son aide, je n’en serai pas là aujourd’hui. Avoir un mari conciliant, compréhensif, disponible est une bénédiction. Alors, je rends grâce à Dieu.

Quant à la créativité, je n’ai pas une journée particulière de création. Ma journée c’est comme toutes les autres journées, mais je reconnais qu’il y a des moments où je suis plus inspirée. Par exemple, dans mon recueil de nouvelles : « l’Envers du Décor », la nouvelle « la Folle de… », je l’ai écrite en une journée. Ce jour-là, je ne m’étais pas du tout réveillée avec l’intention d’écrire. J’ai vu une malade mentale sous un pont et qui tenait farouchement son enfant que l’on essayait de lui prendre… Alors, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et au lieu de dormir, je me suis mise à écrire. En trois heures, j’avais fini. C’est l’histoire où l’éditeur a le moins corrigé contrairement à d’autres que j’ai mis du temps à écrire.

Donc, mon inspiration vient de la vie. Notre vécu même est une inspiration. Il y a de la matière. C’est en cela que la société africaine est très riche pour un écrivain. Ma propre histoire est une grande inspiration. Pour la petite histoire, j’ai perdu ma mère à l’âge d’un an et demi alors qu’elle n’avait que 41 ans, un âge où l’on croque la vie à belles dents. J’ai été d’abord élevée par ma tante maternelle à Kolokani, à 120 km de la capitale, dans la famille Haïdara. Il y avait au moins 40 talibés à la maison. Je n’ai su, que beaucoup plus tard, à l’âge de 10 ans, qu’ils n’étaient pas mes parents biologiques. J’ai eu une enfance heureuse et cette période me manque énormément. Ne trouvez-vous pas que tout cela est beau et est source d’inspiration et mérite d’être écrit ?!


À quoi ressemble votre première œuvre littéraire ?

Ma première œuvre littéraire est un recueil de nouvelles L’Envers du Décor. Il est composé de sept belles histoires aussi palpitantes et pleines d’enseignements les unes que les autres. Les thèmes évoqués sont tirés des faits divers du Mali. Ils sont entre autres, l’amour, le mariage forcé, l’infidélité et l’adultère, la trahison, l’immigration, l’amour excessif du pouvoir, des maux de notre société dont la femme se trouve très souvent être la première victime. Méprisée, mal aimée, délaissée, traînée dans la boue, ses rêves sont brisés et ne sachant plus à quel saint se vouer, car incomprise, soit, elle se laisse aller dans la désillusion, soit elle décide tout simplement d’utiliser ses propres armes. Y parviendra — elle ? Sera-t-elle capable de se rebeller, de donner un sens à sa vie ? Saura-t — elle souvent raison garder ? Là est toute la question.

Pour la petite histoire, j’ai écrit cette première œuvre quand j’étais au lycée sans jamais penser que je la publierai un jour. C’est grâce à mon neveu, Birama Konaré, écrivain lui aussi (permettez-moi de profiter de votre magazine pour lui faire un clin d’œil et le remercier) que le livre a vu le jour. Au fait, il avait hérité de ma chambre quand je me suis mariée et il a découvert dans mes affaires le brouillon du livre. C’est à mon anniversaire qu’il m’a fait la surprise en m’envoyant la photo de la couverture comme son cadeau. Tout est parti de là et depuis je n’ai plus arrêté d’écrire (rires).


Est-ce que l’encadrement des futurs écrivains à travers des ateliers littéraires fait partie de vos plans ?

Oui. Cela fait partie de mon combat, comment faire profiter les jeunes de ma petite expérience. Pour la petite histoire, j’ai eu à encadrer, accompagner les jeunes écrivains maliens et africains rencontrés lors de cafés littéraires, des conférences d’ébat dans les établissements scolaires. Grâce à cet encadrement, ces jeunes ont tous pu publier leur première œuvre. Cela est une grande satisfaction et une fierté pour moi. Mon souhait aujourd’hui c’est d’accompagner le maximum de jeunes voulant se lancer dans l’écriture. Je corrige aussi les textes des consœurs africaines.


Avez-vous des projets ou d’autres objectifs que vous aimeriez atteindre ?

Actuellement, je suis sur trois autres manuscrits et mon objectif est que l’une de mes œuvres soit portée à l’écran. J’y rêve, et le rêve est permis (rires).


Un mot pour la femme écrivaine et artiste en ce mois de la femme…

De croire en elles-mêmes, de faire éclore le talent qui dorment en elles, de se faire encadrer, d’aller à la rencontre de leurs ainé. e. s dans l’écriture et de travailler, travailler et encore travailler.


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